Insights
Soutenir la finance sociale dans les provinces de l’Atlantique
Lars Boggild, gestionnaire de portefeuille du Realize Fund I, et Johny Maung, directeur, Développement du marché
Avril 2026
Depuis le lancement du fonds il y a trois ans, nous nous demandons quoi faire pour contribuer au développement du marché de la finance sociale dans les provinces de l’Atlantique. Les solutions ne sont pas évidentes, mais nous progressons; des idées émergent et pourraient, à notre avis, s’appliquer à de nombreuses autres régions.
Défis au niveau des OVS
Les organisations à vocation sociale (OVS), comme les entreprises sans but lucratif et à mission, jouent un rôle de premier plan dans la prise en charge des enjeux socioéconomiques et environnementaux, mais elles restent sous-financées au Canada. Dans les provinces de l’Atlantique et dans les régions rurales du pays, elles doivent en outre composer avec des défis particuliers :
- Vieillissement de la population, faible densité démographique et exode;
- Accès limité au capital;
- Conditions de financement contraignantes, reposant essentiellement sur des prêts garantis par des actifs;
- Niveau de risque jugé trop élevé par les prêteurs et les investisseurs, surtout pour les entreprises plus récentes ou de petite taille;
- Offre insuffisante de produits de financement adaptés aux besoins des OVS.
- Nombre restreint d’institutions capables de soutenir les activités à une échelle adéquate.
Défis au niveau des ISF
Notre soutien aux OVS passe essentiellement par une collaboration avec des intermédiaires de finance sociale (IFS). Nous aidons ces dernières à développer les infrastructures financières et le « tissu conjonctif » qui leur permettront de répondre de façon plus systématique aux besoins des OVS et de soutenir leur croissance. Les IFS se heurtent toutefois eux aussi à un certain nombre de défis. Nous constatons que les difficultés rencontrées par les gestionnaires de fonds nouveaux et émergents, notamment dans les régions moins peuplées et sous-financées comme les provinces de l’Atlantique, relèvent souvent des trois mêmes domaines :
- Demande : les IFS ont besoin d’une demande d’investissement suffisante de la part des organisations bénéficiaires/OVS. Les OVS sont les clients finaux des gestionnaires de fonds et les destinataires des investissements. Le gestionnaire doit pouvoir démontrer l’existence d’une demande admissible suffisante pour justifier la taille du fonds. Concrètement, les occasions de marché doivent en principe représenter plusieurs fois la taille du fonds, puisque toutes ne répondront pas aux critères d’investissement.
- Taille : les IFS doivent atteindre une taille critique pour fonctionner. Comme n’importe quelle entreprise, un IFS doit disposer de revenus suffisants pour couvrir ses coûts d’exploitation. Il peut s’agir de frais de gestion ou de la « marge » entre le coût du capital et les gains enregistrés à la suite de son déploiement. La répartition des coûts fixes sur une base d’actifs plus importante permet souvent de dégager des économies d’échelle et de réduire l’effet de ces frais généraux sur les rendements et ainsi d’assurer la pérennité du fonds. Un fonds trop petit aura du mal à soutenir ses activités. Mais, si le fonds est trop grand, la demande du côté des OVS risque d’être insuffisante, et il aura du mal à générer les rendements promis aux investisseurs, puisque le capital ne sera pas entièrement déployé et sera donc moins productif.
- Capital : le capital doit être suffisant pour répondre à la demande. Les IFS doivent mobiliser suffisamment de capitaux pour répondre aux besoins identifiés des OVS et pour soutenir leurs propres activités. Il faut démontrer l’existence d’une demande pour justifier des investissements d’envergure; la présence de structures moins matures peut toutefois créer des risques, tant réels que perçus, qui limiteront la capacité de l’IFS à attirer suffisamment de capitaux. En outre, pour générer un volume suffisant de projets admissibles, il faut des capacités opérationnelles substantielles.
Notre réponse aux défis des OVS et des IFS
Tout est lié : les IFS ont besoin de capitaux pour soutenir leurs activités, de capacités opérationnelles solides pour générer une demande du côté des OVS, et d’une demande suffisante pour justifier ces capitaux. Du côté des IFS, une stratégie trop ciblée risque de limiter la demande potentielle, et ainsi de restreindre l’accès au capital et les économies d’échelle. À l’inverse, une stratégie trop large risque d’éloigner l’IFS des priorités locales et de réduire son attrait auprès des investisseurs à mission.
Ces contraintes structurelles sont importantes à comprendre, puisque les solutions qui permettront d’y répondre sont plus susceptibles de déboucher sur des améliorations et des activités durables. La solution ne passe pas uniquement par une augmentation des capitaux, mais également par une meilleure harmonisation des systèmes permettant de les déployer plus efficacement au niveau régional. Voici trois façons dont nous cherchons à faire avancer les choses.
Favoriser une meilleure compréhension de la demande
En 2023, Common Good Solutions s’est penché sur les difficultés rencontrées par les OVS dans les provinces de l’Atlantique. Dans un rapport intitulé The Social Impact: Mission Critical (en anglais seulement), il montre du doigt l’insuffisance de la littératie financière, l’aversion au risque et la complexité actuelle du système financier. Il préconise notamment la mise en place d’un fonds régional pour y remédier.
Nous nous inscrivons dans la continuité de ces travaux. Nous soutenons Purposeful Group dans son évaluation de la faisabilité d’un tel fonds et de la portée à lui donner. L’objectif : mieux comprendre les dynamiques de l’offre et de la demande en finance sociale, cerner les lacunes et vérifier s’il serait possible de proposer une solution régionale, et si oui, comment.
Les recherches de Purposeful Group montrent qu’il existe un marché potentiel substantiel pour la finance sociale dans la région. Selon ses estimations, l’économie à impact social représente 11 % à 12,5 % du PIB de la région et génère environ 191 000 emplois. Juste en Nouvelle-Écosse, les organisations sans but lucratif contribuent à hauteur de 1 milliard de dollars environ au PIB direct et représentent environ 20 000 emplois. Mais des changements s’imposent : si elles constituent un rouage essentiel de la prospérité régionale et du bien-être des communautés locales, leurs modèles de financement actuels sont à la merci des fluctuations des financements, des changements de politiques et des chocs économiques. Leurs revenus sont en grande partie constitués de subventions publiques (environ 55 %), auxquelles s’ajoutent des revenus autonomes (environ 31 %) et des dons (environ 13 %). La plupart de ces organisations sont de taille modeste (jusqu’à 500 000 $ de revenus annuels et moins de 10 employés), leurs marges sont étroites et leurs réserves, limitées.
En ce qui a trait à la demande admissible, l’étude s’est également penchée sur les besoins de financement des OVS. Environ 84 % des répondants à un sondage indiquaient qu’ils auraient besoin de financement à un horizon de deux à trois ans, 73 % disaient avoir du mal à obtenir du financement et 74 % n’avaient jamais eu recours à des capitaux remboursables. Les obstacles le plus souvent cités? Le manque de garanties ou d’actifs, les risques associés par les prêteurs aux entreprises ancrées dans la communauté et l’éparpillement des programmes de financement publics. À Terre-Neuve-et-Labrador, par exemple, 58 % des OVS interrogées se disaient prêtes à prendre un prêt, mais 68 % n’avaient pas de dettes; la tendance est donc à une ouverture prudente, façonnée par le risque perçu, les contraintes d’admissibilité, les limites de garantie et l’absence de produits adaptés.
L’étude conclut qu’il y a de la place pour un véhicule d’investissement privé régional, spécifiquement conçu pour offrir des capitaux flexibles et structurés aux entreprises génératrices de revenus et aux infrastructures communautaires des provinces de l’Atlantique. Un tel fonds permettrait de répondre à une partie de la demande des OVS actuellement non comblée (projets jugés trop complexes, trop saisonniers ou d’une portée trop locale pour les prêteurs conventionnels, trop matures ou trop gourmands en capitaux pour les subventions, et moins adaptés au capital de risque). Pour déployer des capitaux à l’échelle nécessaire dans les provinces de l’Atlantique, ce fonds doit être doté d’une solide capacité à repérer et à structurer les projets d’investissement, pouvoir mobiliser des capitaux à la fois régionaux et externes, et atteindre une taille suffisante pour bénéficier d’économies d’échelle.
Mettre en place un moteur de croissance régional pour les entreprises en démarrage
À quoi pourrait ressembler une stratégie régionale efficace? Nous avons récemment choisi d’investir dans le Sandpiper Ventures Fund II. Sandpiper est un investisseur qui soutient des entreprises technologiques en démarrage fondées par des femmes ou par des personnes issues d’autres groupes sous-représentés. Il s’intéresse notamment à celles susceptibles de générer des retombées positives dans les secteurs de la santé, de l’énergie, des infrastructures, de l’éducation et du monde du travail.
L’équipe de Sandpiper se distingue par un leadership féminin fort et par une présence (directe ou par l’intermédiaire d’un réseau solide) dans chacune des quatre provinces de l’Atlantique. Bien ancré localement, Sandpiper est aussi capable d’investir partout au pays, ce qui lui permet de miser sur les entreprises les plus prometteuses. Sa présence dans l’ensemble de la région lui donne accès à un bassin d’occasions d’investissement plus large, tout en lui permettant de conserver des liens étroits avec les écosystèmes d’innovation de chacune des quatre provinces.
Sandpiper parvient à attirer des capitaux locaux et nationaux. Il mobilise des investissements tant publics que privés, tout en encourageant les investisseurs locaux, en particulier les femmes, à s’intéresser au capital de risque. Alors que le mandat des institutions publiques est souvent plus limité sur le plan géographique, Sandpiper trouve un juste équilibre entre la flexibilité nécessaire à l’investissement et la création de retombées économiques locales. Son positionnement en tant qu’investisseur national constitue aussi un atout dans un secteur comme celui du capital de risque, où les syndicats d’investisseurs et le recours à des investisseurs intervenant à d’autres stades de développement sont courants. Il peut agir comme investisseur principal local, en soutenant les entreprises en phase de démarrage tout en attirant d’autres investisseurs qui, autrement, ne s’intéresseraient peut-être pas à la région. Au sein de notre propre fonds, nous observons une forte complémentarité avec d’autres investisseurs en phase de démarrage dans des secteurs similaires, comme la santé et l’énergie, ce qui contribue à l’émergence d’un système de financement plus complet, capable de rejoindre d’autres régions.
Sa présence dans l’ensemble de la région, combinée à sa capacité à mobiliser des capitaux à la fois locaux et nationaux, auprès de particuliers et d’institutions, permet à Sandpiper de poursuivre son développement et en fait un acteur influent du secteur canadien du capital de risque. Il continue d’enrichir son équipe, améliorant ainsi sa résilience opérationnelle et sa capacité à attirer, gérer et déployer des capitaux au bénéfice des OVS des provinces de l’Atlantique.
Le Sandpiper Ventures Fund II est à notre avis un excellent exemple de la façon dont on peut s’attaquer au triple défi de la demande, de la taille et du capital.
Mobiliser le capital local
Comme il y a peu de grands investisseurs institutionnels sur place, pour de nombreuses organisations des provinces de l’Atlantique, il faut agir du côté de l’offre et trouver des moyens d’activer les capitaux locaux. Des programmes comme les Community Economic Development Investment Funds (CEDIF) visent depuis longtemps à encourager l’investissement local qui, autrement, risquerait de quitter la province.
Afin de permettre aux particuliers d’investir dans la région, nous avons accordé une subvention à Goparity Canada pour l’aider à s’implanter dans de nouvelles provinces, dont Terre-Neuve-et-Labrador. Goparity Canada est une plateforme de financement dont l’objectif est de démocratiser l’accès à l’investissement d’impact. Sa plateforme de financement participatif par prêts (crowdlending) permet à tout un éventail d’investisseurs d’investir dans des OVS qui peinent à obtenir du financement auprès des institutions bancaires traditionnelles. Pour rejoindre les investisseurs, Goparity Canada mise sur différentes stratégies de marketing et organise des événements en personne. Elle réussit ainsi à réduire les obstacles à la participation, en particulier pour les particuliers, si bien qu’environ les deux tiers de ses utilisateurs ne sont pas des investisseurs qualifiés.
Sur Goparity Canada, les investisseurs peuvent choisir des projets qui correspondent à leurs priorités. La plateforme permet aux OVS de bénéficier d’un bassin d’investisseurs plus important : elles peuvent obtenir du financement auprès d’investisseurs locaux soucieux d’investir dans leur communauté ou auprès d’autres investisseurs intéressés par les entreprises axées sur le développement durable. La Mi’kmaw Cultural Foundation, à Terre-Neuve-et-Labrador, a par exemple recueilli 25 000 $ auprès de 52 investisseurs sur Goparity Canada pour financer l’acquisition et l’aménagement d’une garderie culturelle mi’kmaq, de bureaux locatifs et d’un espace consacré aux activités culturelles.
« Dans les provinces de l’Atlantique, les communautés ont les idées, la résilience et la volonté; c’est souvent le manque de capitaux accessibles et flexibles qui les empêche de passer à l’action. Notre expérience à Terre-Neuve-et-Labrador montre que la finance d’impact, lorsqu’elle est ancrée dans le territoire et qu’elle s’appuie sur la collaboration, peut réellement libérer le potentiel local. » – Emily Mercy, cofondatrice et directrice générale
En réduisant la taille nécessaire pour assurer la viabilité et en mobilisant davantage de sources de financement locales, des applications de technologies financières comme Goparity Canada peuvent également contribuer à étendre la portée de la finance sociale dans les régions moins peuplées, comme les provinces de l’Atlantique.
Ce n’est pas fini!
Nous restons à l’affût d’occasions permettant de mieux arrimer l’offre et la demande de capitaux à impact au moyen de modèles répétables et adaptables, et de regarder comment nous pouvons les soutenir. Avec nos partenaires, nous continuons d’explorer de nouvelles façons de faire pour permettre aux IFS de fonctionner de manière rentable et de soutenir durablement les OVS dans des régions moins peuplées ou sous-financées, comme les provinces de l’Atlantique. Nous croyons particulièrement aux approches régionales qui maintiennent un ancrage local solide et misent sur les partenariats pour atteindre les économies d’échelle nécessaires, tout en répondant aux besoins des initiatives issues de la communauté.
Les informations contenues dans le présent document sont fournies à titre informatif uniquement et ne constituent ni des conseils en placement, ni une recommandation, ni une offre d’achat ou de vente de titres. Toute référence à des investissements précis est fournie à titre d’illustration seulement et n’est pas nécessairement représentative des autres investissements du fonds. Certaines informations peuvent inclure des énoncés prospectifs, fondés sur des attentes actuelles et sujets à des risques et incertitudes. Les résultats réels peuvent être très différents.