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Au-delà du « pitch » : comment la multiplicité des formes de capitaux façonne le marché du financement de la nature au Canada

Co-écrit par: Nature Investment Hub et Realize Capital Partners

Le 25 novembre, dans le cadre de la toute première Semaine canadienne d’échanges sur le climat, Nature Investment Hub et Realize Capital Partners ont coprésenté un événement d’une demi-journée intitulé The Nature Pitch: Funding the Future of Nature-Based Climate Solutions in Canada pour réfléchir aux moyens de favoriser les investissements au service de la nature. L’événement avait lieu à Toronto, dans les locaux de TELUS, qui a eu la générosité de nous accueillir.

Notre but, par cet événement, était d’attirer l’attention sur les nouvelles tendances en matière de financement de la nature au Canada et de présenter certains modèles et concepts ayant besoin de financement pour donner toute leur mesure. Mais le développement du marché passe également par le capital humain et social, et plus précisément par l’échange de connaissances et par les relations qui permettent à ces modèles de se concrétiser.

L’événement a réuni 75 personnes et nous a permis de prendre conscience de tout ce que peut apporter la mise en commun de ces multiples formes de financement. Dans cet esprit (et pour ceux d’entre vous qui n’ont pas pu y assister), nous revenons sur les riches échanges de cette demi-journée et vous présentons 10 points à retenir.

Ouverture et allocution principale

Nous avons eu la chance d’accueillir Bob Watts, praticien de la réconciliation et gardien du savoir, qui a fait le déplacement depuis la réserve des Six Nations. Il a d’emblée rappelé que les peuples autochtones ont traditionnellement la responsabilité de prendre soin du territoire et qu’ils ont un rôle de gouvernance à jouer dans la conservation et la restauration de la biodiversité. Il a également souligné l’importance de la réciprocité et de la réconciliation, tant entre les individus qu’avec le territoire.

Le député Eric St-Pierre, conférencier principal, a fait part de son intérêt pour le financement mixte et le financement de la nature et s’est dit déterminé à être un allié et à relayer ces questions auprès du gouvernement. Il a estimé que les politiques publiques et la réglementation avaient un rôle à jouer pour favoriser l’investissement et a souligné l’importance d’attirer l’attention du gouvernement sur les avantages associés à certains instruments, comme les contrats fondés sur des résultats. Il a enfin invité l’ensemble des participants à dialoguer directement avec le gouvernement pour renforcer les compétences internes en la matière.

Point 1 : Mettre la réconciliation, la réciprocité et la responsabilité au cœur du développement du marché canadien du financement de la nature

En matière de financement de la nature, la réconciliation, la réciprocité et la responsabilité ne sont pas des valeurs abstraites, mais des principes structurants qui orientent la manière dont le capital peut être conçu, géré et déployé. Pour redonner à la Terre mère, il faut qu’il y ait réconciliation non seulement entre les individus, mais également avec la terre elle-même; il faut donc abandonner les modèles de financement extractifs au profit d’une approche regénératrice. En d’autres termes, Canadiennes et Canadiens doivent réfléchir à leur propre relation avec la nature et prendre conscience qu’il est de notre responsabilité à toutes et à tous de soutenir activement la gestion des territoires par les Autochtones.

Point 2 : Se doter de politiques publiques propices à l’intégrité des marchés

Tout au long de l’événement, on a rappelé l’importance pour le gouvernement de donner des orientations claires, et de favoriser l’adoption de politiques et de cadres réglementaires facilitants. Il a par exemple été signalé que tout un ensemble de projets prometteurs dirigés par les Premières Nations en Colombie-Britannique était actuellement à l’arrêt en raison des retards pris par l’Atmospheric Benefit Sharing Agreement. La persistance d’un certain nombre d’ambigüités autour des droits sur les actifs décourage les bailleurs de fonds, à commencer par les plus petits qui n’ont pas toujours le temps ni les ressources pour composer avec ces enjeux de gouvernance et qui préfèrent tenter leur chance là où les obstacles sont moins nombreux.

Table ronde : Financement de la nature – points de vue et nouvelles tendances

Une table ronde sur les nouvelles tendances en matière de financement de la nature a réuni Hari Balasubramanian (EcoAdvisors), Valérie Courtois (Initiative de leadership autochtone) et David Moffat (Fonds Inlandsis). Chacun a mis de l’avant son expérience, que ce soit dans le financement de la nature, la gestion et le déploiement de capitaux en faveur de la nature et du climat ou l’organisation d’un mouvement national de conservation et de gouvernance autochtone partout au Canada.

Les intervenants ont souligné à quel point le Canada avait contribué à l’émergence d’un consensus mondial sur la nature et qu’il avait l’occasion de s’imposer en tant que chef de file du financement de la nature. Ils ont également indiqué qu’il était urgent de faire de la place au leadership autochtone, à des solutions de financement mixte innovantes et de renforcer les politiques publiques et la réglementation.

Point 3 : Remettre la gouvernance, les droits et le leadership autochtone au cœur des investissements

Un constat très clair s’est dégagé de la journée : il est absolument essentiel de savoir qui dirige, qui possède et qui bénéficie de quoi. Les peuples autochtones sont des détenteurs de droits et des bénéficiaires à part entière, pas de simples parties prenantes, et ils doivent être reconnus comme tels. Il importe donc de placer la réciprocité au cœur des structures d’investissement par un juste partage des bénéfices. Il a également été question de l’importance de laisser une place centrale aux voix autochtones, notamment aux Gardiens et aux responsables de la gestion des territoires, dans les instances où l’information circule, où les ententes se négocient, où les décisions de répartition des capitaux se prennent et où les politiques s’élaborent.

La confiance est elle aussi un élément essentiel du marché, et elle doit être à double sens : il faut donc la nourrir et instaurer un climat de confiance mutuelle entre les investisseurs et les institutions d’un côté et les instances de gouvernance autochtones de l’autre. 

Point 4 : Pour favoriser l’essor du financement de la nature, il faut des flux financiers clairs et une valorisation des attributs environnementaux

La nature reste largement sous-évaluée dans notre système économique. Les marchés du carbone ont certes contribué à en rendre certains éléments financièrement visibles, mais ils ne constituent qu’une solution partielle et imparfaite. Pour pouvoir reconnaître, valoriser et protéger adéquatement les écosystèmes, condition sine qua non d’une prospérité durable, il faut un changement fondamental des politiques publiques, de la réglementation et de la comptabilité économique.

Et, si les marchés du carbone restent la première porte d’entrée des capitaux privés, on observe un intérêt croissant pour les marchés de crédits biodiversité. Le Canada pourrait jouer un rôle de premier plan dans l’accélération de l’adoption de ces marchés qui vont « au-delà du carbone ».

Point 5 : Le Canada est particulièrement bien placé 

Les participants ont indiqué que le Canada était particulièrement bien placé pour s’imposer comme chef de file mondial du financement de la nature. Son territoire est immense, la gouvernance autochtone y est solide, les capitaux institutionnels abondent et le pays dispose d’orientations très claires en vertu du Cadre mondial de la biodiversité : toutes les conditions sont donc réunies. La création du poste de secrétaire d’État à la Nature est un signal fort : la nature a maintenant son propre ministère et devra faire l’objet d’une reddition de comptes explicite. La stratégie fédérale en la matière devrait prochainement être annoncée et marquer le passage de la parole aux actes. 

Point 6 : Le manque de valorisation de la nature est autant un problème de demande qu’un problème d’offre

Un des principaux problèmes, c’est que rares sont ceux qui sont prêts à payer pour des résultats liés à la nature, à cause notamment de la faiblesse des marchés de la conformité (essentiellement limités au carbone) et de l’irrégularité de la demande en provenance des entreprises. Sans acheteurs solides, les produits d’investissement axés sur la nature même les mieux conçus peinent à mobiliser massivement les capitaux. Malgré toutes les entreprises qui se sont engagées à atteindre la carboneutralité, l’intérêt à court terme pour les résultats axés sur la nature reste limité, et ce d’autant plus que beaucoup ont repoussé leurs cibles à 2050. Le marché a besoin que les entreprises se mobilisent réellement et s’engagent à investir à court terme pour débloquer les projets. 

Il a été signalé lors de l’événement que, pour mobiliser les investisseurs institutionnels, il y aurait peut-être avantage à présenter la nature sous l’angle du risque de catastrophes (inondations, érosion, émanations de méthane, feux de forêt).

Point 7 : Le pouvoir fédérateur de la nature 

La nature reste un lien qui dépasse les secteurs et les idéologies. Comme l’a dit un de nos participants : « personne n’est contre la nature ». En cette époque où tout, notamment en ce qui a trait aux changements climatiques et aux valeurs socioculturelles, semble nous diviser, la nature reste une force mobilisatrice et continue de rassembler. C’est d’ailleurs une des raisons d’être de The NAT , nouveau mouvement mondial visant à reconnecter les gens avec le pouvoir inspirant de la nature et à les amener à s’unir pour accélérer l’investissement dans le capital naturel et en arriver à un changement réel et mesurable.

Présentation de projets

L’activité principale de la demi-journée a consisté en une brève présentation de solutions en recherche d’investissement dans les domaines de la conservation des forêts et des terres, des systèmes alimentaires durables et des espaces verts urbains. Même s’ils commencent à peine à amasser du financement et sont de taille relativement modeste (certains n’ont pas encore finalisé leur concept), ces projets sont prometteurs; ils affichent un réel potentiel de rendement et ils devraient avoir un impact mesurable ainsi que de solides retombées sur leurs communautés respectives et sur l’environnement. 

  • Bloom Impact Capital (Eoin Callan, Bloom Impact Capital)
  • Conservation Impact Bond (Jo Reynolds, Carolinian Canada)
  • Civic Infrastructure Bond (Anastasia Mourogova Millin, DanSa Capital Innovation et Ombrello Solutions)
  • Living Forest Fund (Pete Corke, Kwaxala)
  • Modèle de propriété partagée (Derek Leahy, Rural Routes to Climate Solutions) 

Pour en savoir plus sur chacune des solutions présentées, nous vous invitons à lire ce document

À l’issue de ces cinq présentations, Joelle Faulkner (Area One Farms) et Philippe Crete (Fondaction Gestion d’actifs) ont fait part de certaines réflexions pour aider les porteurs des différents projets à améliorer leur argumentaire, à préciser leur concept et à mieux comprendre ce qui peut séduire un investisseur éventuel.   

Point 8 : C’est le bon moment pour commencer à investir pour soutenir des projets novateurs à impact positif sur la nature

Les concepts et les modèles présentés lors de l’événement sont extrêmement novateurs. La plupart en sont encore à leurs débuts et beaucoup visent moins de 100 M$, mais il y a là une excellente occasion à saisir pour les capitaux catalytiques et d’amorçage, surtout pour les fondations philanthropiques, les agences publiques et sociétés d’État et les bureaux de gestion de patrimoine, pour permettre à ces modèles d’atteindre une maturité suffisante pour attirer les investisseurs institutionnels. Même si une seule des cinq stratégies présentées présente explicitement une structure de financement mixte, l’utilisation de capitaux mixtes, concessionnels ou catalytiques pourrait accélérer la participation institutionnelle.   

Point 9 : La nature, un actif à part entière

Face aux réalités du marché, les investissements axés sur la nature se doivent d’être compétitifs par rapport aux catégories d’actifs traditionnelles, surtout dans le contexte inflationniste qui prévaut actuellement et qui pousse les investisseurs à la prudence. Parallèlement, les nouveaux projets présentés lors de l’événement montrent que les investissements axés sur la nature peuvent jouer un rôle de diversification majeur, afficher des profils risque-rendement uniques et une bonne résilience à long terme, en réduisant l’exposition aux risques climatiques, physiques et systémiques.

Point 10 : Les rencontres intersectorielles, source de visibilité

L’événement a fait ressortir l’importance et la nécessité de faire plus de place aux occasions de financement axées sur la nature et de les mettre davantage en valeur. Beaucoup de solutions, pourtant prometteuses, ne sont pas aussi connues qu’on pourrait le penser. Les rencontres intersectorielles, parce qu’elles rassemblent des acteurs peu habitués à se côtoyer, sont excellentes pour l’investissement et la collaboration.

 

Cet article de blogue, co-écrit par Realize Capital Partners, est fourni dans un but d’information seulement et ne constitue pas un conseil en placement, ni une recommandation, une offre ou une sollicitation d’investissement dans quelque occasion, produit ou stratégie que ce soit.